Boulevard et Trébuchet

Boulevard et Trébuchet

Hologramme des hologrammes

Vincent Lepalestel

978-3-924343-55-2

Le 18.04.2021

   Évidemment, l’idée m’en a été soufflée par le grand Gustave ; ici, le couple de personnages refait également le monde, assis sur un banc, dans un nouveau parc strasbourgeois baptisé l’Académia, d’où l’on aperçoit les lignes bleue des Vosges et verte de la Forêt-Noire. On se trouve au sommet de ladite butte de Mars, colline artificielle coiffant l’ancienne place de Haguenau… C’est dans les profondeurs de ce mirifique jardin public, planté d’essences et d’innombrables fleurs exotiques, qu’on a fait passer l’ensemble de l’ancien réseau routier et ferroviaire, tram compris. Partant de ce nœud, un tunnel rejoint la ville de Kehl ; en surface a été aménagée l’Allée du Mercure Vosgien, une promenade recouvrant ce qui était naguère les trois avenues, des Vosges, d’Alsace et de la Forêt-Noire. La magnifique allée piétonne, plantée d’arbres et agrémentée de commerces de proximité et de terrasses de restaurants ou de cafés, est parcourue par des minibus à hydrogène gratuits pour les riverains.

   Un grand nombre de sujets, contemporains ou non, sont abordés dans cette sorte de pièce de théâtre, tandis que les deux compères sont progressivement gagnés par l’ébriété, d’où un ton de plus en plus badin. Jusqu’où Valentin Boulevard et Victorien Trébuchet, nos philosophes, parviendront-ils à demeurer sur les sentiers bien balisés du cartésianisme ? Et si on allait plutôt chercher « le point ultime de la sagesse » (« der Weisheit letzter Schluss »), parmi les graffiti de Pompéi ? L’un d’eux, une sorte d’aphorisme émanant d’un certain Claudius V. Marcellus (20 – 81 après J. C.), dit simplement :  

Nihil durare potest tempore perpetuo. Cum bene sol nituit redditur oceano.

Rien ne peut durer toujours : une fois que le soleil a brillé tout son soûl, il retourne à l’océan. 

    Premier extrait :

     « Il doit être dix heures, en ce radieux matin de mai. Répartis sur le pourtour du jardin, et dans l’attente des flâneurs, les huit bancs de grès rose, appelés en Alsace « bancs-reposoirs du Roi de Rome », offrent leur élégante courbure au soleil printanier. Assis sur l’un d’eux, près du bougainvillier, un quadragénaire discute au téléphone, écouteurs sur les oreilles ; il tient une grande tablette allumée entre les mains. De grande taille, il est d’un physique avantageux. Comme pour un cours magistral, on l’entend presque déclamer qu’en guise de réseaux sociaux, dans les rues des cités antiques, les citoyens affectionnaient les graffiti ; à son correspondant, apparemment assez jeune, il explique encore : « Je t’enverrai celui que j’ai en fond d’écran avec sa traduction, tu verras, c’est beau ! Moins le gribouillis, que son contenu : se dire que l’auteur est sûrement mort en octobre 79 de notre ère…  (…)

 Autre extrait :

 Victorien TRÉBUCHET – Que j’envie ce chat, de se prélasser ainsi dans l’herbe ! En fait, c’est dans le dionysiaque qu’il se situe, le point ultime de la sagesse…  Pardon, je vous ai coupé, ce que vous dites des civilisations passées m’intéresse. Oh, zut, je crois que j’ai reçu un texto, permettez-moi de vérifier… Non, fausse alerte, ça tourne…

Valentin BOULEVARD – Eh bien, ma théorie, pour fantaisiste qu’elle puisse paraître, permet d’échafauder des scenarii tout à fait crédibles. J’ai toujours trouvé naïf, voire infantile, ce qu’ont réalisé, entre autres, les Américains, je veux parler des capsules de temps se voulant des témoignages des réalisations humaines. Celle d’Atlanta, par exemple, peut-être que le nom vous dit quelque chose, Crypte de la Civilisation ?

Victorien TRÉBUCHET – Ah, oui, attendez… oui, je me souviens… cette ancienne piscine d’une université privée… Oglethorpe, ça y est, oui, on en a fait une chambre forte hermétique remplie de dizaines de milliers de documents et d’objets ou appareils divers.

Valentin BOULEVARD – Oui, bon, ça remonte aux années quarante. J’espère qu’elle est… disons… mise à jour régulièrement, si on veut que les hommes du futur parviennent à se faire une idée de nos prouesses technologiques.

Victorien TRÉBUCHET – Ma foi, on a le temps, je crois me rappeler que cette sorte de tombeau ne sera rouverte que dans plus de six mille ans…

Valentin BOULEVARD – Toujours est-il que ce blockhaus-témoin est prétendument à l’épreuve de toutes les catastrophes ; mais que c’est donc puéril ! Le niveau des océans qui monte de dix mètres, un super-volcan ou une météorite réduisant la Géorgie à l’état de cratère, une subduction un peu brusque ou que sais-je encore… Bref, passons, admettons que l’ensemble résiste encore pendant des siècles, et qu’un visiteur du futur réussisse à l’ouvrir : indubitablement, il restera perplexe devant un CD ou un DVD, et même s’il arrive à les lire, il ne comprendra sûrement pas nos hiéroglyphes, avec ou sans pierre de Rosette, puisqu’il lui manquera une langue de référence. Alors je me suis demandé si des civilisations d’il y a, mettons, cent mille ans, avait pensé à nous laisser les clés de leur évolution ; plus futés que lesdits Américains, ils n’auraient pas opté pour un tel outil. (…) »

Dernier extrait :

Victorien TRÉBUCHET – Finalement, nous sommes de bien petites choses, surtout moi… Allez, à la tienne, à la nôtre. Encore un petit bout de calandos ou de sauciflard ? A quelle merveille, que d’être sur ce banc, armés de sa baguette et de son litron !

Valentin BOULEVARD – Oui, mais ça a coûté la vie à un pauvre porc, tu l’oublies !

Victorien TRÉBUCHET – D’accord, mais il a été étourdi avant l’abattage, c’est moins cruel.

Valentin BOULEVARD – As-tu déjà entendu agoniser un pauvre animal qu’on saigne ? Les cris de terreur, puis de douleur, suivis des hurlements plaintifs, eux-mêmes suivis de gémissements de plus en plus faibles… Sans parler des vomissures qui se mêlent au sang en y apportant toutes sortes de dangereux germes…

Victorien TRÉBUCHET – Bon, je renonce au saucisson, le camembert, lui, n’a pas souffert en mourant…

Valentin BOULEVARD – Oui, mais tu oublies que les produits laitiers de vache sont malsains aussi, bien trop riches pour nos organismes, et qu’il vaut mieux consommer du brebis ou du chèvre. Et d’autres ayatollahs de l’alimentation affirment que toute graisse d’origine animale est préjudiciable à la santé.

Victorien TRÉBUCHET – Alors rabattons-nous sur le soja.

Valentin BOULEVARD – C’est ça, sur le transgénique, je me trompe ?

Victorien TRÉBUCHET – Mais on n’en finit plus ! Tu me coupes l’appétit, je me contenterai alors du pain blanc et du pinard.

Valentin BOULEVARD – Sauf que le gluten de blé est trop riche comparé à celui du petit épeautre et que nos vins sont littéralement chaptalisés aux nitrites…

Victorien TRÉBUCHET – Bon, t’arrêtes de couper les cheveux en quatre, oui ?

Valentin BOULEVARD – Oui, allez, d’accord, on oublie tout ça et on trinque à Descartes. (…) »