La balade du couturier

 

La balade du couturier -Yves Larguier – ISBN : 3-924343-24-1

broché – 14,7 x 21,7 – 14 € – Collection : Nouvelles

« Nouvelles pour un concours » suivies de « La balade du couturier »

Yves Larguier nous invite ici à dîner ; au menu, un hors-d’œuvre alléchant comportant cinq plats à vous faire tourner la tête… D’une Tour Eiffel qui n’en finit pas de croître, on passe à un parfum entêtant qui se dérobe, un récit pantagruélique, puis à une chienlit de prix de poésie et enfin à la biographie d’Homère qui y voyait… Le plat de résistance qui suit est fait d’un feu d’artifice de saveurs toutes plus relevées les unes que les autres : à la forme romanesque, l’auteur a préféré le cycle de nouvelles, bien qu’on puisse fort bien imaginer cette mosaïque de cours récits comme un roman ; l’avantage de ce morcellement systématique réside dans le fait qu’on puisse butiner à sa guise, sans respecter l’ordre d’apparition des textes.

Les amants Ariane et Jérémie sont nés au même instant, de la même mère. En une onirique balade de vingt stations, ils vous conduiront du Maroc à Sartilly, en passant par Istanbul, le parc d’une duchesse, les Cévennes, la face cachée de la lune, Paris et ses clochards, Nuremberg et ses Maîtres Chanteurs, et bien d’autres lieux inattendus. Mais comment se fait-il que le mot « ballade » s’écrive également avec un L ?

L’ordre chronologique des récits permet de ne pas perdre le fil… d’Ariane ; pourtant, chacun pouvant être lu isolément, on pourrait, sans plus tarder, savoir quelle « balade » le couturier a composée, en lisant la douzième des nouvelles de ce recueil. En serait-on plus avancé pour autant ?

Bleu Nuit

Lorsque l’avocat commis d’office qualifia l’accusé, Jacques Elpizo, de garçon simple, toutes les personnes présentes à l’audience remplacèrent d’elles-mêmes l’euphémisme par « simplet ». Les jurés s’accordèrent sur le fait que son geste ne justifiait pas, en soi, une condamnation, mais que l’on ne pouvait oublier que la jeune femme était morte, victime d’une attaque consécutive, peut-être, à l’émotion. D’expert en expert, les choses traînèrent ensuite jusqu’à l’appel.

Invité à expliquer ses agissements, l’homme s’était excusé ainsi l’air penaud : « Ben, l’affiche de l’abribus me plaisait, avec la publicité des bas noirs, j’ai mis ma main aussi, comme le monsieur de la photo, mais la dame a commencé à crier ‘au viol’ !» Telle avait d’ailleurs été sa déclaration, invariablement, depuis le début du procès. A la question du juge « Dites, s’il vous plaît, où vous aviez mis vos mains ? », il avait répondu « Eh ben sur sa jambe, comme le monsieur de l’affiche. » Et comme le magistrat insistait, le petit quadragénaire avait consenti à désigner… l’intérieur de sa cuisse gauche, amplement au-dessus du genou, ce qui avait déclenché un tollé dans l’assistance.

Son avocat eut beau dénoncer la déferlante d’obscénités dans la publicité, et surtout celle des placards, visibles de tous à tout moment, souligné que son client avait eu la malchance de commettre un geste déplacé avec une cardiaque, on ne voulut pas lui reconnaître de circonstances atténuantes ; il faut dire que la victime avait elle-même été décrite comme « un peu innocente, malgré ses trente-huit ans ». En somme, le destin avait placé sur le chemin de Jacques Elpizo une infortunée de la même famille que lui, et au chômage comme lui. Il écopa de cinq ans fermes, un pourvoi en cassation ayant été rejeté. Si, dans la salle, on avait bien accueilli le verdict, on vit les parents de la défunte retenir l’un de leur deux fils par le bras ; on l’entendit siffler « Tu perds rien pour attendre, salaud ! Marianne sera vengée ! », mais la Cour ne remarqua pas l’incident.

Nouvelle I : « FINIR AINSI ! »

Elle le fascina d’emblée. Il en oublia qu’il était venu chercher sur cette plage l’âme sœur d’une nuit. Elle était allongée sur une natte, à l’ombre de l’acacia, et des écus de soleil blanc jouaient avec les fleurs multicolores de son bikini, avec le châtain de sa chevelure, avec ses cils : on eût dit qu’elle entrouvrait les yeux au gré de la brise dans les branches de l’arbuste. Les taches blanches caressaient la peau bistrée de la svelte inconnue, le ventre plat, les épaules, les jambes assemblées, le peu que l’on vît des reins, les pieds aux doigts couronnés de carrés du même grenat que les amandes des doigts.

Jérémie remarqua tout de suite la cruelle grimace des lèvres fraîchement réunies d’une plaie récente sur le mollet droit de la jeune femme ; de part et d’autre de la cicatrice mauve, six points de suture se faisaient vaguement face. Il pensa à ceux qu’il avait faits en urgence, la veille, à un accidenté de la route, puis tenta d’imaginer ce qui avait pu provoquer pareille déchirure. Sans s’en apercevoir, l’étudiant s’était rapproché quelque peu et, accoudé sur le sable, il s’était mis à détailler la balafre.

« Vous êtes bien curieux ! » Lui dit-elle. Jérémie avait sursauté.

– Je vous demande pardon… c’est de la déformation professionnelle…
je.. j’ai soigné, hier, un blessé… et la plaie que j’ai recousue…

– Vous êtes chirurgien ?

– Oui. Enfin… non, pas encore… peut-être deviendrai-je anatomiste, d’ailleurs.

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