Lettre ouverte à…

Lettre ouverte à Madame Brigitte Macron, professeur de français.

Janvier 2018

Objet : halte au verbiage en matière de francophonie

Chère Madame,

J´ai l´honneur de vous supplier d´intercéder en faveur du français, une langue qui, en une trentaine d´années, a commencé de sombrer ; pendant ce temps, l’orchestre continue de ronronner sur le Titanic, et les responsables prétendent défendre notre langue dans le monde… Francophonie par-ci, francophonie par-là…

Se dire que, grâce à sa précision et à sa limpidité, le français fut la langue des cours européennes et de la diplomatie… Cela serait impensable de nos jours. Le franglais, si souvent incriminé, est ici un moindre mal ; non, la gangrène vient de l’intérieur… I parai k’en plus, en o lieu, on veu sinplifié l’ortografe é la gramaire ; c’è super, biento i sufira d’aboyé é de japé pour comuniké ! Le nivèlment par le ba, quoi, é pi surtou pa tro d´éfor. Laisser ainsi notre langue se détériorer conduira immanquablement à la mort de notre culture ; adieu, alors, la prestigieuse identité. Dépêchons-nous, car, à l’étranger, on n’a pas encore eu vent de cette déliquescence annoncée… En tout cas, cessons de livrer le pays à la médiocrité et aux obscurantismes de tout poil !

L´évolution physiologique d´un idiome s´étend sur des siècles mais, en raison du centralisme jacobin, quelques décennies suffisent chez nous. Afin de faire cesser cette dérive, mon idée serait d´affecter le coefficient le plus élevé au français lors des examens et autres concours sanctionnant les études des professeurs des écoles. Comme les différents gouvernements ont négligé cet aspect, les aberrations langagières ont fini par atteindre jusqu´à France-Culture, une station où, fréquemment, on s´exprime comme dans les cours de récréation… C’est pire sur les autres radios ou chaînes de télévision où, à l’écoute, les lettrés peinent parfois à comprendre… Chère Madame, veuillez trouver, sous forme de post scriptum, un aperçu de ce qu´on y entend régulièrement, comme d´ailleurs dans la bouche de nombre d´élus ou de journalistes.

Outre les professeurs des écoles, et pour que la francophonie dans le monde cesse d´être une mascarade, il importerait également de former les professeurs de FLE à la symptyxe, afin de rendre notre langue moins hermétique aux apprenants ; ce procédé est efficace en ce qu’il les familiarise avec les réalités phonétiques du français de l’Hexagone.

En vous remerciant de bien vouloir réveiller, tant qu´il en est encore temps, les Belles au Bois dormant du Ministère de l’Éducation Nationale et de l´Académie Française, je vous prie d´agréer, chère Madame, mes salutations les plus respectueuses et les plus cordiales.

Vincent Lepalestel

Docteur en Sciences du Langage (UDS), professeur de FLE et d’allemand

P. S. : voici donc une liste non exhaustive des inepties ayant cours en France :

– « une situation dans lequel », « des circonstances dans lequel » au lieu de « une situation dans laquelle », « des circonstances dans lesquelles »

– « le ministre a déclaré qu´il viendra » au lieu de « le ministre a déclaré qu´il viendrait »

– « elle s´est assis », « elle est surpris » au lieu de « elle s´est assise », « elle est surprise »

– « il est intéressé à faire un stage » au lieu de « il est intéressé par l´idée de faire un stage »

– « nous avons commencé depuis deux ans » au lieu de « nous avons commencé il y a deux ans »

– « je sais pas qu’est-ce que vous en pensez », « on va voir qu´est-ce qu´il dit », « je sais pas où est-ce qu´il va » au lieu de « je (ne) sais pas ce que vous en pensez », « on va voir ce qu´il dit », « je (ne) sais pas où il va »

– « espérons que ça soit juste », « en espérant que ça soit une victoire » au lieu de « espérons que c´est juste », « en espérant que ça sera une victoire »

– « il semble que c´est… », « il semblerait qu´ils ont … » au lieu de « il semble que ce soit… », « il semblerait qu´ils aient … »

– « le seul qui a compris », « le dernier qui est capable » au lieu de « le seul qui ait compris », « le dernier qui soit capable » ou encore « le seul à avoir compris », « le dernier à être capable »

– « que ce soit bleu, que ce soit vert, que ce soit jaune » au lieu de « que ce soit bleu, vert ou jaune »

– « qu´il s´agisse de blé, qu´il s´agisse de maïs, qu´il s´agisse de seigle » au lieu de « qu´il s´agisse de blé, de maïs, ou de seigle »

– « ceci dit, … » au lieu de « cela dit, … »

– « merci pour être venu », « merci pour avoir participé » au lieu de « merci d’être venu », « merci d’avoir participé »

– « à la fois il est doué, à la fois il est timide… » au lieu de « il est à la fois doué et timide »

– « en disant » gérondif employé à tort et à travers au lieu de « disant » ou « selon lui / eux / elle(s) » ou encore « on entend »

– « qu´est-ce que c´est un musicien ? » au lieu de « qu´est-ce qu´un musicien ? » ou bien « qu´est-ce que c´est qu´un musicien ? »

– « je fais ce que j’ai envie » au lieu de « je fais ce dont j’ai envie »

– « ce que j´ai peur, c´est que… » au lieu de « ce dont j´ai peur, c´est que… »

– « peut-être il est » au lieu de « peut-être qu´il est » ou bien « peut-être est-il »)

– « c’est de ça dont nous allons parler » au lieu de « c’est de ça que nous allons parler »

– « Prenez celui-là qui est sur la table », « celui-là que j´ai acheté, est mieux » au lieu de   « Prenez celui qui est sur la table », « celui que j´ai acheté, est mieux »

– « à l’époque » au lieu de « autrefois » ou « naguère / jadis »

– « un moyen pour … » au lieu de « un moyen de … »

– « à l´insu de son plein gré » au lieu de « à son insu »

– « c´est le moins pire » au lieu de « c´est le moins grave » ou bien « c´est le moins laid »

– « vous n´êtes pas sans ignorer que » au lieu de « vous n´êtes pas sans savoir que »

– « il en va de notre crédibilité » au lieu de « il y va de notre crédibilité »

– « une tentative d´attentat » au lieu de « un attentat déjoué »

– « faire preuve d´humanisme » au lieu de « faire preuve d´humanité »

– « une vraie artiste », « un vrai homme » au lieu de « une véritable artiste »,

« un homme, un vrai » (et que dire aussi de l’immonde « c’est des vrai amis » vs. l’harmonieux « ce sont de vrais amis »)

– « le plus beau que je n´ai jamais vu » au lieu de « le plus beau que j´aie jamais vu »

– « tous les cinq minutes » au lieu de « toutes les cinq minutes »

– « les véhicules municipal » au lieu de « les véhicules municipaux »

– « pour pallier au manque » au lieu de « pour pallier le manque »

– « le jour pointe », « en attendant que le jour pointe » au lieu de « le jour point », « en attendant que le jour poigne »

De même a-t-on distinctement entendu, lors d´une retentissante prise de fonctions :

– « c´est cela, ce que nous voulons atteindre » au lieu de « c´est cela, que nous voulons atteindre » – « refonder l´Europe / le parti » au lieu de « refondre l´Europe / le parti »

– « loin s´en faut » au lieu de « tant s´en faut » ou encore « loin de là »

– « qu´est-ce t´emmènes ? » (ayant transité par « qu´est-ce t´amènes ? ») au lieu de « qu´est-ce (que) t(u)´apportes ? »

– « t´occupe ! » au lieu de « (ne) t´en occupe pas ! »

– « j´ai envie de faire pipi » au lieu de « j´ai besoin de faire pipi »

(cf. « j´ai envie de boire un café »)

Sans parler des anglicismes :

– « on peut constater que… » ou bien « on peut voir que… » au lieu de « on constate que… » / « on voit que… »

– « il est confus » au lieu de « il est troublé, perturbé »

Faute d´open space, et comme y a ni challenge ni dead line, YES ! faisons l´impasse sur les tonnes de mots anglais employés, là aussi, à tort et à travers, sinon on court au burn out

… ou des germanismes :

– « dès 200 € » au lieu de « à partir de 200 € », « dès 800 mètres d’altitude » au lieu de « à partir de 800 mètres d’altitude »

– « il est devenu vieux » / « il est devenu gros » / « devenir riche » au lieu de « il a vieilli » / « il a grossi » / « s’enrichir »

etc. etc.

Cela atteint des proportions telles, que les Hexagonaux ne se comprennent plus entre eux… Faisons entendre à un lettré et à un analphabète « je (ne) suis pas sûr qu´il ait » ; le plus souvent, ce dernier comprendra « je (ne) suis pas sûr qu´il est ».

Et que penser de la mort du trait d´union ? Nombre de placards publicitaires en sont dépourvus dans leurs accroches, ainsi : « équipez vous ! », « connaissez vous… ? »

Sans parler du salmigondis des SMS, jetons un coup d´œil aux courriels et aux différents forums : la dérive est désolante ! On arrive presque à une faute d´orthographe par mot…

Il faudrait en outre que les enseignants recommencent à maîtriser les différents registres, du soutenu au plus familier, afin de sensibiliser les enfants, dès leur plus jeune âge, au plaisir qu´il peut y avoir à passer sciemment du plus argotique au plus soutenu… Remettons contrepèteries et jeux de mots au goût du jour, car ils leur permettent d’enrichir leur vocabulaire tout en acquérant un recul salutaire sur les structures de la langue.

Cessons aussi de donner en pâture des textes de chansons aux écoliers, textes conçus dans un français approximatif, tant sur le plan du vocabulaire, que sur celui de la grammaire ou de la versification. Ne disposons-nous pas d´un fonds immense d´œuvres littéraires fameuses ? Il importerait également de leur apprendre la phonétique et la prosodie, tout aussi malmenées ; une véritable peste anglo-saxonne a envahi l´univers de la chanson française, conférant à notre langue un accent rappelant celui de Truchtersheim 😉 (charmant village au demeurant). L´un des premiers à avoir pratiqué cette prosodie se nomme Yves Duteil, c´est un comble, dans… « La langue de chez nous », chanson prétendant glorifier le français, mais s´achevant sur « Et qu’il a composé toute une symphonie » en accentuant SYM au lieu de NIE !

Que disparaissent aussi les œufs (ou les E ?) en fin de mot, car ils deviennent obsédants ! Exemple : BonjourEU, c’est pourEU… l’ingénieurEU qui loge au fond de la courEU ;  c’était surEU son pare-brisEU, à mon aviEU, c’est un PVEU. Cette langue s’enlaidit de jour en jour…

Que les instituteurs ressuscitent donc les liaisons « zà propos » ! Réapprenons-leur à prononcer « deux/trois/six/dix/onze/quatre-vingts œufs, quatre œufs, cinq œufs, sept/huit/vingt/cent œufs, neuf œufs, mille œufs » avec, respectivement, la liaison « zeu, reu, keu, teu, feu, leu ». Partant de cet exercice, on passerait aux liaisons avec les mots « euros », « hommes », « élèves », pour éviter d´entendre (de la bouche d´un responsable du Ministère de l´Éducation Nationale) « des effectifs de deux cent élèves », le pauvre ignorant que cent prenait ici un S.

Qu´on les entraîne également à éradiquer le coup de glotte germanique devant les voyelles à l´initiale des mots, cette autre peste langagière ayant débuté avec le président Chirac…

Exemples : (le signe H symbolisant, dans la liste ci-dessous, non pas un H aspiré, mais une brusque césure rappelant l´allemand standard)

« le cadre / Hidéal » au lieu de « le cadridéal »

« quatre / Hannées » au lieu de « quatrannées »

« ils onte / Hune autorité » au lieu de « ils ontune autorité »

« Elle faite / Hun pas » au lieu de « Elle faitun pas »

« une / Hincroyable situation » au lieu de « unincroyable situation »

« de for Horages » au lieu de « de forzorages »

« vigilance / Horange » au lieu de « vigilançorange »

« d’origine / Haccidentelle » au lieu de « d’originaccidentelle »

« vrais-fau / HHôpitaux » au lieu de « vrais-faux pitaux »

(ad libitum)

Pour conclure : vite, redonnons aux professeurs des écoles l´amour des tournures ciselées, le goût de la belle prononciation et de la prosodie, mais aussi la culture des bons mots ; au fait, comme il y a une différence entre « des bons mots » et « de bons mots », il faudrait se remettre à imposer le « de » devant le groupe adjectif-nom, et à reconsidérer le « des » comme erroné… « Elle porte de belles robes » et pas « Elle porte des belles robes ». Et l’objection éculée récurrente « Personne ne dit plus ça ! » tomberait à son tour dans les oubliettes. Quel bonheur ce sera, lorsque, de la pauvre serpillière qu’il est devenu, le français se muera en une exquise friandise à savourer au quotidien ! Tenez, voici de gentilles mises en bouche : les Nippons n’aiment pas qu’un chien leur jappe au nez… Découvrons aussi les surprises que réservent les conjugaisons des verbes mastiquer (qui serait donc pronominal ?), ou encore allécher à l’imparfait… Comparons il faut allécher vos invités et il faut que vous alléchiez vos invités. N’avons nous pas une langue merveilleuse ?

Le culte de la formulation adéquate stimulant la matière grise, les enfants augmentent leurs chances de devenir des roseaux pensants…

Merci de votre attention.